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Chronique théâtrale Manège fatal
Par Stephen Bunard (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
18/07/2003 • 00h00
Trois personnages. Klara, Zsusza et Joska. Dans la même tenue bleue marine, coupe treillis, genouillères et rangers. Ils font le ménage. Des militaires ? Pas vraiment. Et pourtant. Les détours empruntés par le Hongrois Peter Nadas, lauréat du Prix Franz Kafka en 2003, pour son « œuvre marquée par l’humanisme et la tolérance » nous renseignent assez, avec ce texte écrit dans les années 80, sur ce que furent le contexte politique et la censure de l’époque communiste. Nadas brosse l’obsession d’un monde dominé par l’ordre, qui permet à la rupophobe Zsusza de deviner en fonction de l’état de propreté d’une maison comment sont les gens « à l’intérieur ». Il rend terrible la dictature du rutilant par le rituel synchronisé et saccadé du ménage, conçu comme une chorégraphie de balais nous plongeant dans un Fantasia humain. C’est une parodie de l’ordre parfait qui ne souffre aucun grain de poussière, fait avorter les rêves, karchérise les différences et conduit à la prison mentale. La symbolique du ménage et de l’eau saute aux yeux au-delà du politique pour nous parler de la souffrance humaine. Chacun parle sans vraiment s’adresser aux autres, comme un soliloque face au miroir ou au psy. Chacun agite ses peurs enfouies, avec la fureur d’un vieux torchon, comme un appel à l’aide, déverse des seaux de larmes, tente de purifier son âme. Chacun expose à la cruauté des autres ses souvenirs, ses souffrances, ses exaspérations, ses angoisses, ses rêves, ses amours espérés ou déçus. Les personnages se déversent, surnagent, jouent à se faire du mal, à casser, à affaiblir, à culpabiliser, à essorer l’autre, comme dans un manège infernal, qui tourne à plein régime, sans possibilité de sauter en marche, de plus en plus vite, machinerie perverse dont l’issue sera fatale, pour couler enfin. Cette tension croissante est remarquablement servie par la très propre mise en scène de Carole Lorang, qui nous fait accéder subtilement à cet univers entre violence psychologique et surréalisme déroutant. Le trio est épatant d’énergie avec une Zsuzsa particulièrement brillante, interprétée par Bach-Lan Lebathi, qui dès les premières mesures de ce ballet tragique, nous entraîne avec ses comparses, dans la dureté et l’absurde, dans la poésie et l’imaginaire. Informations sur le spectacle Ménage, de Peter Nadas (Hongrie)
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