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Par Stephen Bunard (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
27/05/2004 • 00h00
Au-delà des spécificités nationales de vingt-cinq peuples, dans quelle mesure existe-t-il une identité et une opinion publique européennes ? Sommes-nous conscients, en qualité d’Européens, d’appartenir à un même ensemble, d’avoir un destin commun ? Pensons-nous tous la même chose, partageons-nous les mêmes valeurs ?... L’opinion européenne fait-elle la force ?

Entretien avec Dominique Reynié, sociologue, auteur de « Européens 2004 », aux Éditions Odile Jacob) et de « La fracture occidentale. Naissance d’une opinion européenne. », publié aux Éditions La Table Ronde). Il est directeur de l’OIP

(JPEG)
Dominique Reynié © DR

(Observatoire interrégional du politique), professeur des Universités en science politique, à l’Institut d’études politiques de Paris et directeur du DESS "Études et stratégie marketing" de l’Institut d’Études Politiques de Paris.

-  Il sera l’invité de la soirée EUROPEPLUS du 2 juin, organisée par la rédaction et l’Association des journalistes européens.

-  « Les Européens sont en avance sur leurs institutions et sur leurs gouvernants. »

SB : A quelle condition peut-on parler d’ « opinion européenne » ?

DR : L’opinion européenne, c’est la possibilité de montrer, sur un enjeu particulier, qu’il existe un point de vue dominant en Europe, et en même temps spécifique. Il y a des domaines pour lesquels l’opinion européenne existe par obligation. C’est le cas pour l’Euro, l’Élargissement ou la Constitution, ces questions sont propres à l’espace européen et n’appellent pas le point de vue comparatif des opinions américaines, chinoises ou égyptiennes. Ces opinions dominantes sont d’ailleurs évaluées par les Eurobaromètres (ndlr, outil de mesure des opinions effectué par la Commission européenne). Elles sont recueillies par les outils du sondage, elles ne s’expriment pas spontanément.

Vous considérez dans votre livre que ce sont les manifestations contre l’intervention militaire en Irak qui ont révélé une conscience européenne. Parce qu’elles sont nées « spontanément » ?

Absolument. On peut même dire que l’espace public européen est né le 15 février 2003, après la plus grande manifestation. Au total, entre janvier et avril, 35.5 millions de personnes ont manifesté dans le monde contre cette guerre, dans 95 pays différents. On compte 20 millions d’Européens, une contribution européenne donc majeure. Le 15 février, ce sont 15 millions de personnes dans la rue et 80% d’Européens. Tous les peuples européens étaient hostiles, au même moment, à l’intervention militaire sans l’aval de l’ONU et sans la preuve de l’existence d’armes de destruction massive. C’est l’expression première, historiquement, d’une « opinion publique européenne ». Tandis que, Outre-Atlantique, les manifestations ont été plus nombreuses et peu peuplées, avec une opinion américaine globalement favorable à la guerre.

La fameuse « fracture occidentale », expression-titre de votre livre, signifie que ce sont deux visions du monde qui s’affronteraient. Les Européens ont-ils besoin des Américains pour exister ?

La crise irakienne révèle une conception différente de réguler les affaires du monde. Les Américains sont unilatéralistes, les Européens sont multilatéralistes et attachés au droit international. Certains analystes soutiennent que les Européens préfèrent le droit, faute d’avoir la puissance. En fait, les Européens sont habitués depuis plus de 50 ans, à la coopération, aucun pays, seul, n’est en mesure d’aller très loin, alors on s’emboîte et on érode nos souverainetés nationales, c’est presque dans le code génétique des nations européennes, à la différence d’un modèle de souveraineté nationale pleine et entière. Nous sommes dans des rapports de négociation et de compromis, pas dans des rapports de force. D’ailleurs, les rencontres entre chefs d’états européens font penser aux mécanismes de négociation dans les conflits sociaux. On ne voyait pas ces différences avant la chute du mur de Berlin car on avait avec nos cousins américains un rapport de familiarité ; et un même système d’alliances nous unissait face à une menace commune, ce qui nous mettait en dépendance et sous protection américaine. La chute du Mur a provoqué la réunification de l’Europe et tous les points de désaccord avec les Américains favorisent, depuis, la constitution d’une identité européenne.

Est-ce que l’opinion européenne peut s’agréger à partir d’éléments positifs, plutôt qu’en réaction à une guerre globalisée, ou parce qu’on s’est pris une bombe en pleine face à Madrid ?

Ce serait le cas à un stade plus avancé, mais on n’en est pas encore là. Dans la crise irakienne, c’est bien la défense d’un principe de régulation, le droit international, qui est moteur. Dans le cas de manifestations par pur anti-américanisme, le phénomène aurait été plus marginal. C’est donc bien un élément positif. Cette affirmation du monde dans lequel on veut entrer, le multilatéralisme, s’applique à d’autres enjeux comme le protocole de Kyoto, convention internationale pour maîtriser l’environnement (enjeu typiquement transnational). C’est l’appel à un monde réglé par la coopération interétatique, par la négociation plutôt que par l’affrontement.

Mais sommes-nous différents des Américains et porteurs d’une identité européenne sur les sujets de société ?

Il existe d’autres questions qui ne sont pas propres aux Européens et où l’on peut tester la spécificité de l’opinion européenne. Je pense à la question des OGM, à des valeurs structurantes comme l’égalité homme/femme, la tolérance à l’égard de l’homosexualité, avec les trois niveaux qu’on peut évaluer, la tolérance pour ce style de vie, le mariage homosexuel et l’homoparentalité. C’est aussi le cas sur la morale et la laïcité : est-il concevable d’avoir une morale sans croyance métaphysique ? Pour les Européens, c’est net, on peut être moral sans être croyant ; à la différence de tout le reste du monde, notamment les Américains, plus proches en la matière des pays musulmans que des pays européens. Autre exemple marquant, la conception de l’État : la justice sociale, dans le sens de ‘ne pas laisser des individus sans ressources’, il y a une sensibilité des Européens sur cette question, tandis que la liberté d’entreprendre prime pour les Américains. Ce qui distingue l’espace européen en termes de valeurs, c’est qu’il est plus tolérant que l’espace américain (au sens États-Unis) à l’égard des choix de vie.

Quand on parle d’opinion européenne, de conscience européenne, est-ce que les citoyens de base en ont autant conscience que certains milieux privilégiés ?

Ce qui est le plus explicatif de l’opinion européenne, c’est bien la variable sociale, pas la nationale, ce qui confirme l’hypothèse d’une société civile européenne émergente, au-delà des fragmentations nationales de l’espace européen. Ceux qui se sentent le plus Européens où que ce soit en Europe, ce sont ceux qui ont fait le plus d’études. En ce sens, il y a bien une « Europe d’en haut » et une « Europe d’en bas », discriminée par l’appartenance sociale, les premiers sont convaincus voire idéalistes sur l’Europe et les autres, résignés et contraints, parfois eurocritiques. Les femmes sont d’ailleurs plus eurosceptiques que les hommes. Cela pourrait tenir au fait que le processus européen est assimilé, non sans raison, à un mécanisme d’érosion des systèmes sociaux, eux-mêmes associés à un des éléments supportant leur émancipation, c’est pour cela que dans les pays les plus avancés en termes de féminisation, les femmes sont les plus inquiètes, car le dispositif étatique de soutien à leur émancipation est fort (crèches, aides pour réussir leur vie professionnelle ou donner les moyens de faire de la politique).

Vous parlez de « société civile européenne ». Est-ce que les dirigeants européens ne se trouvent pas dépassés par elle, comme si l’opinion publique européenne allait plus vite qu’une autre musique, l’action publique européenne ?

Je crois que les Européens sont en avance sur leurs institutions et sur leurs gouvernants. Lesquels sont en charge fonctionnellement d’un intérêt qui reste national, et le vrai problème, c’est la conversion professionnelle des classes politiques nationales. Pour rester dans le jeu, il faut se convertir. Exemple, si vous ne parlez pas anglais dans une réunion internationale, vous n’êtes pas dans le jeu. Si vous ne connaissez pas certains mécanismes, vous n’êtes pas non plus dans le jeu. Le mouvement général d’européanisation doit conduire à l’émergence d’une classe politique européenne.

Certes, tout cela est embryonnaire mais il n’y a aucune incitation systémique à cette opinion publique européenne. J’explique : on assiste à une européanisation de l’action syndicale, ou des conflits sociaux, on a inventé des mots : « euromanifestation », « eurogrèves », quand des ouvriers du textile s’étaient arrêtés de travailler une heure dans toute l’Europe, on voit aussi des mouvements comme l’Europride ou l’association européenne des motards, une des premières associations européanisées, ou encore les agriculteurs ou les étudiants s’organiser à l’échelle européenne... mais il n’existe pas de grand média de masse, tous font le service minimum sur l’Europe, l’éducation est aussi très défaillante sur le sujet. Pensez que c’est seulement en 2004 que les Verts ont créé le premier parti européen. Il faut attendre la suite.

En complément de cet entretien, consultez les résultats du sondage du 24 mai sur « Les Français et l’Europe ». Etude TNS Sofrès pour la Fondation Robert Schuman.

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