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Entretien L’esperanto fait vivre
Par Stephen Bunard (cliquer sur le nom d'un auteur pour lui écrire)
24/06/2004 • 00h00
Esperanto. Quand le mot est lâché, c’est un sourire, voire, du mépris. Pourtant, ceux qui l’ont déjà adopté comme une alternative à l’anglais, défendent la facilité d’apprentissage et les valeurs humanistes d’une langue, qui prétend emprunter aux cultures européennes. L’esperanto est-il le gadget linguistique d’utopistes ou le fer de lance de la démocratisation des peuples ? Avec EDE, nouveau parti qui a recueilli, en France, 25.000 voix aux élections du 13 juin, les espérantistes entendent porter un projet de société permanent à l’échelle européenne. Entretien avec Kristian Garino, président du mouvement EDE France (Europe - Démocratie - Esperanto), enseignant en histoire-géographie. « La barrière des langues empêche la démocratie, partout dans le monde. » SB : Qu’est-ce qui vous donne envie de surgir aujourd’hui sur la scène politique, et avec quel discours ?
Le sigle de ralliement des espérantistes © fi.muni.cz DR
KG : Le mouvement espérantophone a exercé une pression vaine sur les partis politiques traditionnels, pour faire entendre son projet linguistique et ses valeurs progressistes. Seuls les Verts ont inscrit à leur programme la promotion de l’esperanto, sans aller politiquement plus loin. Alors nous avons décidé de nous organiser pour montrer qu’il n’y a pas que le seul monde anglo-américain qui compte, et que nous pouvons défendre un droit de communication universel pour les citoyens. Il s’agit avec une langue commune d’instaurer de la démocratie dans l’Europe, de faciliter les échanges entre les peuples. L’esperanto apparaît aujourd’hui comme un antidote dans le monde aux régimes dictatoriaux, qui ont bien perçu la menace. En Irak, en Chine, en Corée du Nord, son apprentissage et ses partisans sont réprimés. Même Staline pensait s’en servir comme un outil de propagande, avant d’envoyer les esperantophones au goulag. Mais l’anglais n’est-il pas déjà l’esperanto des peuples, et pas seulement restreint à l’Europe ? Seule une faible minorité de gens parle un anglais correct, de bon niveau. Et puis, une langue commune doit servir à toutes sortes d’usages et ne pas être circonscrite à certains contextes, certaines élites et certains milieux sociaux et professionnels. Si tout le monde parlait esperanto en Europe, ce serait bien utile pour pouvoir débattre entre citoyens plus facilement qu’aujourd’hui où les barrières des langues empêchent la démocratie. C’est vrai partout dans le monde. Mais pensez-vous que nos dirigeants y aient un intérêt ? On casserait le monopole de l’information, on remettrait en cause les systèmes traditionnels de pouvoir, en donnant aux gens de la planète les moyens de communiquer librement ? Ce serait une révolution culturelle ! Un autre exemple : l’anglais est certes bien utile du point de vue du touriste occidental, mais se soucie-t-il un instant du peuple indien, qui se trouve exclu du système mondial parce que 3% seulement de la population parle anglais ? J’ajoute que les efforts financiers réalisés pour promouvoir les langues en Europe et le fameux discours sur le multilinguisme, soutenus par l’Union européenne, se sont soldés par des échecs. Dans un système entrepreneurial, les promoteurs de ce système seraient renvoyés. D’autant que c’est ce système du multilinguisme qui a conduit au « tout anglais » et à une hypersélection, qui fait que seuls les citoyens anglophones ont accès à plus d’informations. On ne peut pourtant imposer à toute les membres de l’Union européenne la langue d’un seul de ses membres, en particulier quand cette langue est celle de pays qui se posent en hyperpuissances, prennent des positions qui vont en sens inverse de l’idée européenne ou la freinent, comme les Anglais, et imposent par ce biais des vues impérialistes et vassalisantes, comme les Américains. A ce sujet, David Rothkopf, du cabinet de consultants de Kissinger, cité dans la revue américaine « Foreign policy », estime qu’ « il y va de l’intérêt économique et politique des Etats-Unis de veiller à ce que, si le monde adopte une langue commune, ce soit l’anglais ; que si le monde adopte des normes communes en matière de télécommunications, ce soit des normes américaines ; et que, si les différentes parties sont reliées par la communication, la radio et la musique, les programmes soient américains (...). » Qu’ajouter à cela ? En quoi l’esperanto offre-t-il plus d’intérêt qu’une autre langue commune, tel l’europanto par exemple ? L’esperanto est un latin moderne, et reprend beaucoup aux langues indo-européennes. C’est une langue maniable, accessible, conceptuelle. Elle peut apparaître simpliste de prime abord mais, de la même façon, c’est avec sept notes de musique, un dièse et un bémol, que l’on produit toute la musique que l’on sait. Concernant l’europanto, c’est une langue hybride, un système non construit qui mélange anglais, français et allemand, bref un gadget inventé par un fonctionnaire européen, qui nécessite de parler déjà bien plusieurs langues.
stelo.uklinux.net © DR
Si nous voulons que l’esperanto soit la première langue obligatoire dans toutes les écoles d’Europe, contrairement à ce que disent nos détracteurs, c’est que nous pensons que cela peut revitaliser l’usage des langues. On peut apprendre l’esperanto en peu de temps. Et le temps gagné peut être utilisé pour apprendre d’autres langues, par nécessité ou plaisir. A nous comparer à l’anglais, les études de notre institut de Paderborn (ndlr, Allemagne) montrent qu’il faut moitié moins de temps pour avoir un niveau semblable, avec une efficacité de communication 3 à 4 fois supérieure. On n’enlève donc rien à personne, on redistribue le pouvoir. Vous pensez vraiment qu’un bastion de la souveraineté, comme la langue peut tomber, qu’après une monnaie commune, une langue commune est réaliste et peut être bien accueillie ? L’anglais ne peut s’imposer comme un modèle culturel et moral pour 25 états. Il suffit de suivre l’actualité pour s’en convaincre. Deux résolutions de l’Unesco ont été votées en 1954 et en 1985, en faveur de la promotion de l’esperanto, mais sans lendemain, faute de financement trouvé pour les expérimentations. Toutefois, beaucoup de gens apprennent l’esperanto, un an ou deux, mais sont découragés par les relations avec leur environnement qui leur renvoie le fait que cette langue est sans intérêt, artificielle, utopiste et ringarde au regard de l’anglais. Ce n’est pas ce que pensent certains intellectuels de renom. Edgar Morin, Albert Jacquard ont une place d’honneur dans notre organisation et nous soutiennent. Umberto Eco, dans son ouvrage « A la recherche de la langue parfaite en Europe », estime qu’il faut craindre le jour où les nationalismes et les ethnocentrismes se retrouveront face à face, et que l’esperanto, langue fédératrice neutre, mérite d’être portée à la connaissance de tous. Et au Parlement européen de Strasbourg, 20% des députés ont signé sur le principe de l’esperanto comme langue de l’Union. Quand on parle souveraineté, on dit que « l’esperanto sonnerait la fin des nations » ! Mais pourquoi ne fait-on pas ce procès à l’anglais ? Sait-on que le Danemark et la Suède doivent produire toute leur gamme scientifique en anglais ? Que Prodi (ndlr, actuel président de la Commission européenne) avait obligé l’accueil téléphonique à se faire en anglais et a finalement été contraint de faire marche arrière ? Les socio-linguistes dénoncent la mort programmée des langues, tandis que l’esperanto, non seulement n’en menace aucune, mais aide à les renforcer toutes. On ne parle jamais de l’approche psycho-linguistique de cette langue, qui, dans les sources où elle va puiser, facilite la compréhension de sa langue maternelle. Votre stratégie électorale dans les mois qui viennent ? Nous allons faire feu de tout bois et présenter des candidats aux législatives et à la présidentielle de 2007, mais dans une démarche médiatique, pour avoir une tribune avant les prochaines européennes de 2009. Le développement prioritaire est de nous consolider comme parti transnational dans les 27 ou 28 pays de l’Union de demain (ndlr, Roumanie, Bulgarie, Croatie). Avec un seul mot d’ordre : refonder la démocratie en Europe sur une base linguistique, car quand on parle, on crée de la transparence et de la démocratie.
Lire aussi notre article du 6 mai 2004 : « Do you parlare europanto ? ». Lire également "Volapük" dans la rubrique "Volapük". Le site du parti politique européen EDE. Tout savoir sur l’esperanto. Environ 4 à 5 millions de personnes parlent cette « langue » dans le monde. On estime en France qu’une personne sur 1.000 la connaît. Un cours gratuit en 10 leçons. Le mouvement esperanto France promeut la langue construite par le Docteur Louis Lazare Zamenhof.
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